Graphiste et intervenante : du détail à la marque 

Parole d’Expert par Agathe Boissonnot. À travers une courte interview, elle nous partage son parcours et son regard engagé sur l’évolution du métier de graphiste et de directrice artistique.

Après un baccalauréat littéraire avec option arts plastiques, elle intègre l’École des Beaux-Arts de Pau en section design graphique, où elle obtient son DNAP (équivalent licence). Elle poursuit ensuite à l’École des Beaux-Arts de Saint-Étienne pour y préparer le DNSEP (niveau master). Un stage réalisé durant cette période lui révèle à la fois sa passion pour le métier et le décalage entre la formation et les réalités professionnelles. Sans avoir obtenu son DNSEP, elle rejoint Paris pour intégrer l’école Autograf en alternance au sein de l’agence Lux Modernis, qui l’embauche directement à la fin de sa quatrième année. Depuis 2017, elle exerce en tant que graphiste freelance.

Découvre son travail sur son site internet.

Projet Webdesign - © Élodie Devant

 « Tout est dans le détail, et c’est ça qui m’a accrochée »

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’aller vers le graphisme à la base ? 

J’aimais bien la création, le design et le dessin, j’ai toujours dessiné et je dessine encore aujourd’hui. En première année aux Beaux-Arts, on touche à tout, et à la fin on choisit entre art et design graphique. Moi j’ai choisi le design graphique, et je pense que c’est vraiment la typographie qui m’a accrochée. Ce qui me fascine dans le graphisme, c’est que tout est dans le détail. Tu peux avoir deux propositions avec exactement les mêmes éléments : l’une va être ratée, l’autre va être magnifique. La différence, c’est juste que dans la deuxième, les éléments sont bien calés les uns par rapport aux autres, la typo est travaillée. T’as l’impression d’avoir changé trois fois rien, et pourtant ça change tout. J’aimais beaucoup cette culture du détail, de la lettre, de l’imprimé. D’ailleurs, moi ça a tout de suite été le print et l’identité visuelle, ça a été mon truc dès le départ.

Et justement est ce que t’as un domaine de prédilection, une spécialité ?

Ma vraie spécialité, ce que je fais le plus et ce pour quoi je pense être la plus douée, c’est l’identité de marque, l’identité visuelle. J’aime beaucoup conceptualiser les choses, j’aime que les gens me racontent leur histoire, leur business, leur entreprise, et transformer tout ça en symbole. Ça, c’est vraiment mon truc. Mais j’adore aussi la mise en page, parce que pour moi c’est comme jouer à Tetris, t’as des éléments et il faut que ça rentre. Il faut disposer les blocs pour que l’ensemble soit visuellement harmonieux, et il y a une espèce de casse-tête là-dedans qui me plaît vraiment. Se dire : si je mets ça là ça marche pas, alors comment je fais ? Et comme j’écris aussi à côté et que j’aime beaucoup les livres de manière générale, tout ça se rejoint naturellement. Donc voilà : print, mise en page et identité visuelle, ce sont mes deux piliers.


Et qu’est-ce que tu souhaites transmettre aux étudiants pendant tes cours ? 

Ce que j’aimerais leur transmettre, au-delà de la technique, c’est vraiment l’amour du design graphique et de la mise en page. La technique, ils peuvent l’apprendre de leur côté, mais l’école c’est le moment où tu éduques ton œil. J’ai envie qu’ils testent des trucs, que ça marche ou pas, il y a plus grave dans la vie qu’une mauvaise note. J’ai envie qu’ils chopent des références qu’on trouve pas forcément sur Pinterest, qu’ils comprennent l’histoire des arts graphiques. Et surtout que je leur transmette cette vision de la mise en page : il y a des règles, mais il n’y a pas de règles absolues. Si ça fonctionne visuellement, ça fonctionne, point.
Et puis j’ai aussi envie de ne pas leur faire vivre ce que moi j’ai vécu. J’ai eu des profs qui m’ont dit des choses qui dépassaient largement le cadre d’une relation élève-enseignant, et qui m’ont détruite sur certains trucs. J’ai mis des années à m’en remettre et ça m’a bloquée dans mon épanouissement créatif. J’ai arrêté de dessiner pendant dix ans parce qu’un prof m’avait dit que ça ne servait à rien. Quand t’es jeune et en position d’infériorité face à un prof, ce genre de chose ça marque. Donc moi j’ai envie qu’ils retiennent de moi quelqu’un qui les a aidés, poussés, pas quelqu’un qui les a traumatisés.

J’aime aussi beaucoup le fait qu’ici, si un élève décroche ou galère, on le voit tout de suite et on l’encadre. Moi je n’avais pas ça. Et je les pousse aussi à poser des limites, si on vous demande de bosser jusqu’à 3h du mat en agence, vous pouvez le faire une fois, mais faut pas que ça devienne une habitude. On sauve pas des vies, si l’affiche sort après-demain au lieu de demain, elle sortira après-demain.

Est-ce que tu intègres l’IA dans tes cours ?

Sur l’IA, pour l’instant je l’intègre pas vraiment dans mes cours parce que j’enseigne InDesign et la matière ne le nécessite pas. Par contre, ce que je leur dis, c’est de ne pas hésiter à s’en servir pour générer des textes pas à copier-coller brut, mais pour clarifier des idées, générer une base qu’ils vont ensuite reformuler. Et ce que je trouve vraiment bien, c’est que grâce à ça ils peuvent travailler avec de vrais textes sur des packaging par exemple. Avant on utilisait du texte de substitution, et le problème c’est que tu mets juste en page un bloc sans sens. Avec un vrai texte, t’as des niveaux de lecture, des choses à mettre en avant, c’est un travail complètement différent.

Penses-tu que l’IA est une menace ou une opportunité pour les jeunes graphistes ?

Pour moi, l’IA c’est pas vraiment une menace, enfin, peut-être que je me leurre, mais je ne pense pas. Les gens qui vont faire leur logo avec l’IA, de toute façon ils n’auraient pas appelé un graphiste. Ils auraient bidouillé un truc sur Canva ou avec l’aide de l’IA, mais ils n’auraient jamais payé une agence ou un freelance avec un vrai accompagnement, une vraie recherche. Ce ne sont tout simplement pas nos clients.

Par contre, là où c’est un danger, c’est pour ceux qui n’apportent pas de plus-value intellectuelle à leur travail. Si tu fais un logo pour une boulangerie et que tu mets une baguette et un épi de blé, l’IA va faire exactement la même chose pour beaucoup moins cher. La clé, elle a toujours été dans l’accompagnement, tu discutes avec le client, tu creuses, tu comprends pourquoi il a ouvert cette boulangerie, ce que le pain représente pour lui. Et c’est cette discussion-là qui va te donner des éléments uniques, des choses que l’IA ne peut pas deviner si on ne lui dit pas. L’IA, c’est une moyenne de tout ce qui existe donc par définition, ce qu’elle produit, c’est moyen. Ça ne sera jamais aussi personnalisé que ce que ferait un graphiste ou un DA qui a vraiment creusé.

Penses-tu que l’on peut devenir un expert du graphisme ?

Sur l’évolution du métier, oui tu peux être expert, mais ça veut dire te former constamment. Les logiciels changent, l’IA arrive, avant on faisait des maquettes de sites sur Photoshop, maintenant il y a Figma qui intègre du code, si tu ne suis pas, tu ne peux pas rester à la pointe. Et je pense pas qu’on puisse être expert de tous les domaines du graphisme. À un moment tu choisis là où t’es le meilleur et tu creuses. 

Ton coup de cœur du moment ?

Je suis à fond dans l’écriture en ce moment, j’adore Laura Kasischke  et les films de David Lynch.